Dobermann de travail : flair, recherche et histoire d’un chien d’utilité

Il est toujours tentant de raconter l’histoire d’une race à partir de ce qu’elle est devenue sous nos yeux. C’est aussi l’une des meilleures façons de se tromper sur ce qu’elle a été.

Aujourd’hui, lorsqu’on parle du Dobermann de travail, le débat se réduit souvent à une opposition entre lignées européennes et américaines.

Dans cette vision très contemporaine de la race, les premières seraient les héritières naturelles du « vrai » chien de travail, tandis que les secondes appartiendraient essentiellement au monde de la beauté, de l’exposition et de l’élégance.

L’Histoire raconte pourtant quelque chose de beaucoup moins simple.

L’Histoire a cet avantage sur les querelles de chapelle : elle laisse des archives.

Le Dobermann américain travaillait. Et pas seulement sur un terrain de sport.

En 1942, les États-Unis mirent en place un vaste programme de chiens militaires. Plus de 19 000 chiens furent recrutés entre 1942 et 1945 et 10 425 achevèrent leur entraînement.

Après une première période durant laquelle de nombreuses races furent acceptées, la sélection fut resserrée autour de cinq races principales, parmi lesquelles figurait le Dobermann.

Les Marines entraînèrent notamment des Dobermanns et des Bergers allemands pour remplir différentes fonctions dans le Pacifique : chiens éclaireurs, sentinelles et messagers.

Un chien éclaireur devait détecter une présence humaine avant la patrouille. Une sentinelle devait signaler silencieusement ou discrètement une présence inhabituelle. Un messager devait être capable de rejoindre un conducteur ou un poste connu, parfois dans des conditions particulièrement difficiles.

Ces missions exigeaient bien davantage qu’une aptitude à la défense : stabilité nerveuse, endurance, capacité d’apprentissage, autonomie, coopération avec le conducteur et, évidemment, un nez utilisable.

Dobermann de travail pendant la Seconde Guerre mondiale

Carl, Hans, Andy, Otto : les archives ont conservé leurs noms

Les archives militaires américaines permettent même de retrouver certains de ces chiens individuellement.

Le 23 février 1945, pendant la bataille d’Iwo Jima, un Dobermann nommé Carl alerta son conducteur environ trente minutes avant une attaque japonaise, laissant aux Marines le temps de préparer leur défense.

Le lendemain, lors de patrouilles, Hans, un autre Dobermann, participa à la détection de soldats ennemis.

Andy, engagé à Guadalcanal puis à Bougainville, fut utilisé comme chien de pointe et de patrouille. Son odorat permit notamment de découvrir des positions de mitrailleuses japonaises camouflées.

Les archives militaires rapportent également le travail d’Otto, qui détecta une position de mitrailleuse à une distance importante avant qu’elle n’ouvre le feu.

Ces chiens ne travaillaient pas dans une reconstitution historique. Ils travaillaient pendant une guerre.

Dobermann américain avec les Marines dans le Pacifique

Le travail du Dobermann ne se résume pas à mordre

Lorsqu’on parle aujourd’hui de « travail » chez le Dobermann, l’image qui vient immédiatement à l’esprit est souvent celle du mordant sportif.

Pourtant, les aptitudes fonctionnelles d’un chien sont beaucoup plus vastes.

Détecter. Chercher. Discriminer une odeur. Signaler. Mémoriser. Se déplacer sur un terrain difficile. Coopérer avec son conducteur. Prendre une initiative lorsque la situation l’exige.

Et pour comprendre la complexité de ce travail, il faut commencer par abandonner une idée extrêmement répandue :

le flair d’un chien n’est pas un GPS.

Dobermann de travail : pistage, traque et quête au vent

Le Manuel du chien de recherche préparé par Mike Doyle distingue plusieurs manières très différentes d’utiliser l’odorat du chien.

Le pistage consiste à suivre de très près la trace laissée au sol par une personne. Le chien travaille généralement la truffe basse et exploite les odeurs déposées sur le terrain.

La traque utilise davantage l’odeur individuelle de la personne recherchée. Le chien n’est pas obligé de suivre exactement chaque empreinte : il peut travailler à une certaine distance de l’itinéraire réel, notamment sous le vent.

La quête au vent fonctionne encore autrement. Le chien travaille la tête haute et cherche les particules odorantes transportées dans l’air. Il peut ainsi couvrir une zone importante sans disposer nécessairement d’une piste précise au sol.

Dobermann en pistage et recherche

Une odeur ressemble davantage à de la fumée qu’à une ligne tracée au sol

C’est probablement l’une des notions les plus intéressantes de la recherche olfactive.

Une odeur humaine ne forme pas une ligne parfaitement régulière allant du sujet jusqu’au chien.

Les particules odorantes se déplacent avec l’air. Elles se dispersent, se concentrent, contournent certains obstacles, passent au-dessus d’autres et peuvent s’accumuler dans certaines zones.

Le manuel de recherche compare ainsi les panaches odorants au comportement de la fumée.

Un chien travaillant au vent peut donc entrer dans un cône odorant, en sortir, le retrouver quelques mètres plus loin, puis modifier sa trajectoire. Ce comportement peut sembler hésitant à un observateur inexpérimenté alors que le chien est précisément en train de résoudre le problème olfactif qui lui est présenté.

Pourquoi un chien peut sentir quelqu’un… puis ne plus rien sentir

La température du sol, le relief et les mouvements de l’air modifient constamment la distribution des odeurs.

La convection peut faire monter les particules odorantes. Un ravin, un mur ou un relief peut créer une zone d’ombre olfactive. Une odeur peut également rester piégée dans une poche d’air calme.

Un chien peut donc manifester très clairement qu’il vient de rencontrer une odeur, la perdre quelques secondes plus tard, puis la retrouver ailleurs.

Le chien ne cherche pas seulement une personne. Il travaille dans une masse d’air en mouvement.

Le vent : meilleur allié et parfois pire ennemi

Le vent transporte les particules odorantes vers le chien, mais il contribue également à leur dispersion.

La convection, l’humidité, la température, la végétation, les bâtiments et la topographie modifient encore leur déplacement.

Les conditions de recherche peuvent ainsi changer radicalement selon l’heure de la journée et le terrain.

Lorsqu’un chien perd une odeur, il n’a pas nécessairement perdu ses capacités. L’odeur elle-même peut avoir changé de place.

Flair du Dobermann en recherche olfactive

Le conducteur travaille presque autant que le chien

Une équipe de recherche ne se résume donc jamais au nez du chien.

Le conducteur doit comprendre les effets de la météo et du terrain, observer la direction du vent et reconnaître les changements parfois extrêmement subtils dans le comportement de son partenaire.

Une modification de la position des oreilles, de la respiration, de la vitesse ou de la direction peut constituer une information.

Le chien possède le nez. Le conducteur doit apprendre à lire ce que le nez est en train de lui raconter.

Le Dobermann de travail : un corps capable de suivre le nez

Les critères utilisés pour les chiens de recherche et de sauvetage rappellent également une évidence parfois oubliée : un chien ne travaille pas uniquement avec son cerveau et son odorat.

Il travaille avec son corps.

Les exercices d’agilité décrits pour les chiens de recherche comprennent notamment des sauts, le franchissement d’une fenêtre, d’un mur vertical, d’une poutre d’équilibre, d’une buse et d’une rampe.

Sur le terrain réel peuvent s’ajouter les gravats, les pentes, les surfaces instables, la végétation ou les obstacles urbains.

La construction physique, l’équilibre, la mobilité et l’endurance ne sont donc pas des considérations purement esthétiques.

Ce sont aussi des éléments de fonctionnalité.

Le Dobermann n’a jamais été conçu pour être seulement regardé

L’élégance appartient au Dobermann. Mais historiquement, elle n’a jamais eu vocation à exclure la substance, l’endurance ou la capacité de travail.

Le chien devait être vigilant tout en restant maîtrisable, réactif sans perdre sa capacité de réflexion, proche de son conducteur tout en étant capable d’initiative, courageux sans devenir instable.

La fonctionnalité du Dobermann ne se trouve donc ni uniquement dans sa tête, ni uniquement dans son corps. Elle se trouve dans l’accord entre les deux.

Européen contre Américain : les pedigrees racontent une histoire moins simple

Le Dobermann est né en Europe. Mais son histoire génétique ne s’est pas ensuite divisée en deux populations hermétiquement fermées de chaque côté de l’Atlantique.

Avant la Seconde Guerre mondiale, des Dobermanns européens furent exportés vers les États-Unis et participèrent à la construction des lignées nord-américaines. Puis l’histoire fit également le chemin inverse : du sang américain fut réintroduit dans différents programmes d’élevage européens.

Et il ne s’agit pas ici d’une hypothèse ou d’une impression tirée de quelques pedigrees isolés. Des exemples précis sont documentés.

Dans les années 1970, des Dobermanns Doberhill, provenant de Norvège et porteurs de sang américain, furent utilisés en Hongrie. Leurs descendants furent ensuite vendus dans différents pays d’Europe de l’Est.

Dans les années 1980, Keegan v. Ferrolheim, né aux Pays-Bas et fils du mâle américain Pinemead’s Independence, fut notamment très utilisé par l’élevage italien del Littorio. Sa descendance se diffusa ensuite largement dans les pedigrees européens.

Dans les années 1990, l’élevage néerlandais Franckenhorst, dont les chiens provenaient jusque-là de lignées européennes, introduisit la lignée américaine Marienburg dans son programme. Les Dobermanns Franckenhorst issus de ces croisements furent ensuite, eux aussi, largement utilisés comme reproducteurs en Europe.

Autrement dit, le sang américain n’est pas resté de l’autre côté de l’Atlantique : il a été utilisé dans des élevages européens, puis diffusé par leurs reproducteurs dans la population européenne.

C’est précisément ce que les catégories modernes « européen » et « américain » ont tendance à faire oublier. Elles décrivent des orientations de sélection devenues différentes ; elles ne permettent pas de réécrire rétrospectivement les pedigrees comme si les deux populations n’avaient jamais échangé de reproducteurs.

Les pedigrees racontent une histoire beaucoup moins cloisonnée que les étiquettes modernes.

Des lignées européennes ont participé à la construction du Dobermann américain. Des lignées américaines sont ensuite revenues dans l’élevage européen. Et les descendants de ces croisements ont à leur tour été utilisés par des élevages européens.

Cela ne signifie évidemment pas que tous les Dobermanns européens actuels possèdent nécessairement ces mêmes ancêtres, ni que les populations nord-américaine et européenne n’ont pas développé des orientations différentes. Cela signifie quelque chose de beaucoup plus simple : la frontière génétique n’est pas la frontière absolue que certains discours contemporains laissent entendre.

Ce qui a changé au fil des décennies n’est donc pas seulement l’origine des chiens. Ce sont surtout les caractères que les éleveurs ont choisi de privilégier.

Et c’est là que regarder le Dobermann actuel pour reconstruire celui d’hier devient particulièrement trompeur. Une population peut conserver une partie des mêmes ancêtres tout en changeant considérablement de morphologie en quelques générations si la sélection privilégie davantage certains caractères — masse, ossature, tête, poitrine, élégance, finesse ou aptitude au travail.

Il est toujours tentant de regarder le Dobermann d’aujourd’hui et d’en déduire celui d’hier. Les pedigrees ont parfois la mauvaise habitude de raconter une autre histoire.

Pour aller plus loin sur cette question : Dobermann américain : pourquoi le Nord et le Sud sont si différents.

On ne peut pas juger le Dobermann d’hier avec le chien que l’on voit aujourd’hui

Certaines lignées américaines contemporaines ont évolué vers davantage de finesse. Certaines orientations européennes ont au contraire privilégié davantage de masse, de volume, de tête ou de poitrine.

Mais projeter directement ces morphologies contemporaines sur les chiens d’il y a cinquante ou quatre-vingts ans conduit à une lecture trompeuse de l’histoire.

Les morphologies que nous observons aujourd’hui sont le résultat d’orientations de sélection. Elles ne permettent pas, à elles seules, de reconstruire l’histoire génétique de la race.

Alors, un Dobermann américain peut-il travailler ?

Un continent ne travaille pas.
Un pedigree ne travaille pas.
Une étiquette ne travaille pas.
Un chien travaille.

Ses capacités dépendent de sa génétique, de la sélection qui l’a précédé, de son équilibre nerveux, de sa construction, de sa motivation, de son apprentissage et de la qualité du travail réalisé avec lui.

L’histoire militaire du Dobermann américain ne signifie évidemment pas que tout Dobermann américain contemporain possède automatiquement des aptitudes opérationnelles.

Pas davantage que l’étiquette « lignée de travail » ne garantit à elle seule les qualités de chaque chiot qui la porte.

On peut discuter des orientations modernes de sélection. On peut préférer une lignée à une autre. Mais prétendre que le Dobermann américain serait, par nature, incapable de travailler oblige à oublier une partie particulièrement bien documentée de l’histoire de la race.

Ce que nous cherchons chez BARONERA

Chez BARONERA, nous n’avons jamais considéré le Dobermann comme une simple silhouette.

La beauté compte. La construction compte. Le caractère compte. Les aptitudes comptent.

Notre parcours nous a conduits à travailler et à étudier différentes familles européennes, nord-américaines et sud-américaines, non pour collectionner des étiquettes géographiques, mais pour regarder les chiens et ce que leurs pedigrees peuvent réellement transmettre.

Notre recherche peut se résumer en deux mots : puissance et élégance.

Mais derrière ces deux mots se trouvent également l’intelligence, la disponibilité, la mobilité et la fonctionnalité qui ont participé à construire le Dobermann.

Préserver le Dobermann de travail, ce n’est pas seulement préserver sa silhouette

L’histoire du Dobermann de travail rappelle que la race a possédé et utilisé des aptitudes extrêmement diverses.

Cela ne signifie pas qu’une aptitude soit éternellement garantie simplement parce qu’elle a existé autrefois.

Ce que la sélection conserve peut se transmettre. Ce qu’elle cesse de sélectionner peut progressivement disparaître.

Préserver une race, c’est donc aussi conserver suffisamment de stabilité, d’endurance, de mobilité, d’intelligence, de coopération, de curiosité, de capacité d’apprentissage, de courage et d’aptitudes naturelles pour que le chien demeure autre chose qu’une représentation esthétique de son propre passé.

Le Dobermann n’a jamais été seulement un chien que l’on regarde.
Il a été un chien qui observe.
Qui écoute.
Qui cherche.
Qui comprend.
Qui décide.
Et qui travaille.

C’est peut-être cela, finalement, qu’il ne faudrait jamais oublier lorsque l’on prétend préserver une race.

L’histoire a cet avantage sur les querelles de chapelle : elle laisse des archives.

Et celles du Dobermann sont particulièrement éloquentes.

Sources et documentation


Marine Corps University Press — From Mascot to Marine


U.S. Army Quartermaster Museum — Quartermaster War Dog Program


U.S. Army Quartermaster Museum — The Truth About War Dogs


American Kennel Club — My Andy: A Marine’s Heartbreaking Letter Home


Doberman Pinscher Club of America — Genetic Health Afflictions

Mike Doyle, Manuel du chien de recherche, mai 1992 — documentation consacrée aux équipes cynophiles de recherche, au pistage, à la traque, à la quête au vent et aux effets de la météo et du terrain sur les odeurs.